Collectivités et logiciels libres en Haute -Savoie :
de l'intérêt d'un Centre de Compétences en NTIC
Jean-Claude Fernandez
Conseil Général de Haute Savoie
Salon Solutions Linux - Paris Février 2004
Résumé
La rencontre de la Haute Savoie avec les logiciels libres en 1992 s'est faite d'abord grâce à l'accès à l'Internet, comme pour beaucoup. L'accès à l'Internet n'apparaissait pas comme évident à une époque où Compuserve était l'un des rares fournisseurs d'accès à un réseau propriétaire, le minitel coulait de beaux jours, Wanadoo n'était né dans encore aucune imagination, le Web, cette formidable clé d'accès à l'Internet, venait à peine de naître et restait très confidentiel encore. L'Internet est né de standards et de logiciels libres qui organisaient les échanges d'information, et, c'est lui qui permet aujourd'hui le travail collaboratif indispensable à la construction des logiciels libres.
Relativement tôt, la Haute Savoie s'est dotée d'un Centre de Ressources Informatiques (CRI) qui est un maillon structurant de la diffusion des usages des NTIC, et, singulièrement des logiciels libres. Une nouvelle structure pour de nouveaux usages, une structure fédérative pour traiter la complexité, une structure en économie d'échelle pour supporter les coûts, une structure d'animation à l'écoute permanente des utilisateurs, une structure au service des organismes publics. Les idées qui président au fonctionnement du CRI sont simples, leur mise en œuvre est complexe.
Nous verrons que l'appropriation des logiciels libres n'est pas du même niveau à l'intérieur des services de la collectivité, pour des besoins qualifiés de production, et à l'extérieur, autour de structures satellites comme le CRI, qui pourvoit encore essentiellement à des besoins de communication.
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Le contexte
La Haute Savoie en quelques chiffres
La géographie :
Superficie : 4 388 km² = 10 % de la région Rhône-Alpes (composée de 8 départements)
Altitude maximale : Mont-Blanc (4810 mètres)
Deux frontières : Suisse et Italie
Axe Nord-Sud (de Thonon à Faverges) : 75 km
Axe Est-Ouest (de Bellegarde à Chamonix) : 84 km
Quatre unités urbaines possèdent plus de 50 000 habitants :
Annecy (préfecture):137 000 ha
Annemasse : 81000 ha
Thonon
Cluses
Le découpage administratif :
4 arrondissements
34 cantons
294 communes
191 syndicats de communes
3 districts
11 communautés de communes.
La population :
655 000 habitants (11.6% de la population régionale)
Densité de population : 144 habitants au km²
Plus fort taux de croissance de la population sur la région (+11% sur la période 1990-1999)
Population plutôt jeune (31.3% de moins de 24 ans)
L'économie :
Faible taux de chômage (6.8% contre 9.6% en France).
321 000 personnes actives :
272 000 ont un emploi
193 000 emplois dans le secteur privé
30 500 frontaliers (Suisse)
Tissu industriel important :
2734 établissements de production
61 000 salariés
secteur marqué par le décolletage qui représente 63% du CA du décolletage français et 20% des entreprises haut savoyardes
Secteur artisanal : 15% de la population active
Secteur des services : 81 000 salariés dans plus de 11 500 entreprises
Secteur touristique : capacité d'accueil de 610 000 lits, 39 millions de nuitées annuelles dont près de 56% en hiver
Secteur agricole : 1487 km2 de surface utilisée, 1730 km2 de forêts avec près de 5100 exploitants agricoles.
Le budget du Conseil Général représente environ 527 millions d'euros en 2003. Celui du CRI est d'environ 1 M euros.
Les transports :
2 aéroports internationaux de proximité (Genève-Cointrin et Lyon Saint Exupéry)
2 liaisons TGV (Paris-Annecy et Paris-Genève)
180 km d'autoroutes
392 km de routes nationales
2500 km de routes départementales.
L'éducation :
142 000 élèves
8700 étudiants
191 écoles maternelles
450 écoles primaires
48 lycées
68 collèges
37 CFA
14 établissements d'enseignement agricole
1 école d'ingénieur
deux sites universitaires (université de Savoie)
quelques laboratoires de recherches (LAPP[2],IUT[3], ESIA[4], etc.).
Petit historique local
Les infrastructures de réseaux de données et les usages de ces réseaux se sont développés, comme dans tout le pays, d'abord dans les universités et les laboratoires de recherche.
La proximité du CERN, et l'existence de quelques laboratoires situés sur la région Rhône-Alpes et en particulier en Haute-Savoie, caractérise le département. Ces laboratoires de recherche sont grands consommateurs de données issues des expériences conduites au CERN.
Ces éléments historiques ont contribué à développer une infrastructure et une culture réseau dans le milieu de la recherche en Physique des Hautes Énergies, sur lesquelles le département de Haute Savoie a pu s'appuyer pour démarrer son expérience dans les NTIC.
Un laboratoire de l'IN2P3 (le Centre de Compétence en Conception de Circuits Intégrés, C4I) est créé en 1992 et s'installe sur le site d'Archamps (près de Genève). Il a naturellement besoin de connectivité sur le réseau Internet. Il la prend via le réseau Phynet[5]. Sur le site commence à s'installer d'autres unités de recherche, d'enseignement supérieur et de formation continue, qui éprouvent rapidement le besoin de disposer également de connectivité avec l'Internet. L'invention du Web (avec le protocole http et le langage HTML) commence à se diffuser. C'est la porte ouverte à une utilisation des réseaux par un public plus large que le seul public universitaire. Les réseaux, jusque là essentiellement objets de recherches, deviennent outils de travail. Dans le cadre de manifestations telles que la Fête de la Science, et dans le souci d'une large diffusion de l'information, de nombreux séminaires de présentation de l'Internet, de ses outils, de sa culture, de ses usages, sont alors organisés sur le site universitaire d'Archamps, à destination de tous types de public.
A l'occasion de l'un d'entre eux, cette fois à destination d'un public d'enseignants du premier degré exerçant en Haute Savoie, les conférenciers, dont je fais partie, sont interpellés par trois instituteurs sur le thème suivant :
« ... vos présentations sont très intéressantes mais si nous n'avions que le droit de voir et pas celui de toucher notre déception serait grande; comment peut on s'y prendre pour s'approprier ces techniques ? ... »
La question était posée : il restait à y apporter une réponse, de préférence positive.
Pour «toucher» au réseau, il fallait déjà pouvoir s'y raccorder. Pas question de s'équiper d'un accès permanent (type d'accès dont les universités étaient déjà largement dotées) pour des raisons économiques évidentes. Pourquoi alors ne pas utiliser le réseau téléphonique commuté, équipement largement distribué sur le territoire ? Les fournisseurs d'accès n'étaient pas légion en 1993, et aucun d'entre eux n'avait jugé bon d'installer un point d'accès sur le département; le terme même de fournisseur d'accès à l'Internet n'avait pas encore été inventé. Le CRI allait devenir ce fournisseur avec 2 modems et 2 lignes téléphoniques! Ou trouver l'argent ? Quel cadre donner à une telle « expérience », car il s'agissait bien alors d'une expérience ? Dès l'hiver 1993 naissait une formidable expérience qui s'est pérennisée, et dont pas plus les autorités du département, que les usagers des dispositifs mis en place ne songent à se passer.
Un peu d'histoire sur les CRI
CRI est l'acronyme, bien connu dans les milieux universitaires, pour Centre de Ressources Informatiques.
Ma propre expérience d'étudiant (en troisième cycle) et de chercheur au CNRS, m'a amené à découvrir (dès 1969), puis à utiliser les services de différents CRI, parfois appelés Centre de Calcul.
Le principe était à peu près partout le même: faire à plusieurs, ce qui semblait impossible à réaliser pour un
seul ou pour un « trop petit » groupe de personnes: mettre en place des moyens pour qu'un groupe de personnes puisse accéder à des ordinateurs, chers à l'achat et complexes à mettre en oeuvre. Il était très naturellement admis qu'il fallait travailler en économie d'échelle.
Dans les années 70 et 80, les universités françaises se sont ainsi dotées chacune d'un Centre de Ressources Informatiques, qui concentrait des moyens humains, des équipements, et qui ont développé des savoir-faire mis à la disposition des usagers qui étaient les unités d'enseignement, les unités de recherche, les laboratoires, parfois les unités administratives, tous constitutifs soit d'une université (ou d'une école supérieure) soit d'un groupe de telles universités.
Dans tous les cas, et dès les années 70 (les années 60 aux États Unis), il est apparu clairement que la localisation physique en un lieu unique des moyens de calculs impliquait la nécessité de raccorder le lieu de travail habituel des usagers à cet emplacement: le concept de mise en réseau des équipements commençait à prendre forme. Sont également nés des centres de calcul nationaux comme le CNUSC (aujourd'hui CINES) et le CIRCE (aujourd'hui IDRIS), puis, avec la diminution des coûts des équipements, des centres régionaux. Ces gros centres venaient le plus souvent en complément de CRI internes à chaque université moins équipés et moins performants. Nous avions bien affaire là à une logique d'économie d'échelle. Puis progressivement est née la nécessité du maillage de ces CRI avec les plus gros centres de ressources, et des CRI entre eux; les réseaux longue distance naissaient.
A la suite d'un renforcement notable des infrastructures impulsé par IBM, l'équivalent du réseau BITNET arrivait dans le début des années 80 en Europe (réseau EARN), et le travail en réseau, déjà largement pratiqué dans les milieux universitaires entre les chercheurs et les enseignants, trouvait avec ces interconnexions, des moyens décuplés d'échange, à des conditions économiques qui n'ont cessé depuis, d’être de plus en plus abordables. Dès la fin des années 80 naissait en France le concept de RENATER, qui adhérait notamment à des protocoles ouverts (IP) et permettait de s'affranchir de réseaux, certes utiles, mais trop « propriétaires » pour fonder une stratégie de développement universitaire à l'échelle du pays. C'était déjà de l'aménagement du territoire, bien que restreint au monde de la recherche et de l'université. L'arrivée des ordinateurs personnels dans les années 80, et leur cortège d'interfaces ergonomiques, a laissé planer l'illusion pendant un temps, et pour certains, qu'il était possible de se passer de CRI. Cela n'a pas duré, même si une tendance marquée débutait alors, pour passer d'une architecture de réseau centralisée à une architecture plus distribuée (dont les fleurons actuels sont les projets du type GRID[6]) Les considérations économiques, ont constamment eu raison des partisans du «tout distribué». Au delà des équipements, il est une ressource rare (de plus en plus rare au regard des besoins croissants très rapidement), qui est celle de la compétence des hommes. Celle-ci ne cessant de voir ses coûts augmenter au fil du temps, il fallait bien se résigner à la partager.
Afin d'aider à fixer les idées, les grands cabinets d'étude, qui se sont penchés sur le problème du coût, estiment que la « quincaillerie » représente de nos jours moins de 20% du coût total, les 80% restant étant représentés par les coûts humains.
Dans une circulaire de Juillet 1991 émanant du Ministère de l'enseignement supérieur et de la Recherche[7], et adressée aux présidents et directeurs des universités, des instituts et écoles, des grands établissements, des écoles normales supérieures et des écoles d'ingénieurs, le ministre insiste sur « l'absolue nécessité de redéfinir des règles de diffusion des ressources informatiques ». Cette circulaire propose « quelques réflexions sur la politique informatique des établissements de l'enseignement supérieur ».
Il est intéressant de constater, avec près de quinze années de recul, que la quasi totalité de ces réflexions peut être reprise, pour le compte de l'ensemble de la population française et en particulier du secteur public.
Il y est mentionné: « Le CRI gère les moyens collectifs de l'établissement. Il assure toutes les fonctions pour que les utilisateurs disposent des ressources informatiques et télématiques dans les meilleures, conditions. »
Il suffit de remplacer le mot établissement (sous entendu universitaire) par un autre qui pourrait être « la communauté », à charge des pouvoirs publics compétents de définir le périmètre typologique de cette communauté, et tout est réutilisable dans la pertinence du propos. Le lecteur pourra avantageusement se reporter à la référence mentionnée ci-dessus pour découvrir plus de détails, concernant les types de ressources (matériels, logiciels, réseaux, humains), le rôle crucial que joueront (dans le futur de 1991) les réseaux et les ressources humaines, les fonctions (externes et internes) décrites comme étant celles que devraient remplir un CRI, etc.
L'application de ces réflexions à l'échelle d'un territoire comme un département (au sens administratif français), une région, une communauté de communes, une commune, ou à l'échelle d'un organisme comme un lycée, une école, une mairie, un conseil général, un conseil régional, démontre les mêmes intérêts pour chaque territoire ou organisme concerné que pour un établissement d'enseignement supérieur, la même urgence (décalée dans le temps), la même nécessité pour l'ensemble des acteurs sociaux, économiques, politiques, oeuvrant dans les périmètres définis ci-dessus, à appréhender les technologies et les usages des réseaux et de l'informatique.
Avec ce type de réflexion nous abordons de plein-pied des problèmes d'aménagement du territoire qui relèvent de la compétence des pouvoirs publics, qui nécessitent des analyses économiques et fonctionnelles permettant de répondre à la question de savoir à quelle échelle géographique, pour quel groupe de personnes, financées par quelle institution, pour remplir quels objectifs, sur quelle durée, avec quelles règles d'utilisation et dans quelles conditions financières, il convient de mettre en place quelles ressources.
En 2004, et pour des acteurs n'appartenant pas au monde de la recherche ou à celui de l'université, pourquoi un outil comme le CRI, qui a largement et depuis longtemps fait ses preuves à l'intérieur des murs de l'université, et qui continue à les faire, ne serait-il pas également adapté à répondre à des besoins d'accéder à un monde ou le travail et l'organisation de la société, s'articuleraient autour des réseaux, avec tous les avantages (et sans doute aussi les inconvénients) qu'on leur connaît ?
C'est à la lumière de ces constats, et en se posant cette question, que la Haute Savoie a commencé à apporter une réponse aux questions qu'avaient posées ces trois instituteurs en 1994, à la suite d'un séminaire de sensibilisation sur l'Internet auquel ils étaient conviés.
Les débuts des NTIC en Haute Savoie
Dans le contexte de l'époque, il convient de se souvenir que le trafic engendré par la téléphonie était encore bien supérieur à celui des données; on ne parlait pas encore de convergence VDI (Voix, Données, Images). Les infrastructures de télécommunications empruntaient majoritairement des protocoles à commutation de circuit plutôt qu'à commutation de paquets. L'opérateur historique tournait le dos encore à l'Internet, une grande société éditrice de logiciels tentait de construire un réseau planétaire qu'elle voulait voir se substituer à l'Internet, les sociétés de services informatiques, pour la plupart d'entre elles, continuaient à développer des activités de services en ignorant le phénomène Internet, les services d'accès et les services à valeur ajoutées sur l'Internet étaient quasiment inexistants.
Le conseil général de la Haute Savoie, en s'appuyant sur une structure créée pour les besoins, a consenti à investir quelques moyens, pour apporter des réponses permettant de faire une expérience visant à connecter à l'Internet, dans un premier temps, quelques (50) établissements scolaires ( du premier et du second degré). Une étude faite en 1996 à l'échelle européenne[8] mentionne cette expérience comme l'une des plus avancée en France.
Il est rapidement apparu la nécessité d'une concertation forte entre le grand utilisateur institutionnel qu'est l'Education Nationale (EN) et l’initiateur du projet qu'est le conseil général. Un comité de pilotage paritaire engageant un partenariat, dans un premier temps informel, a été constitué. Ce comité a permis de définir quelques règles minimum simples, quelques principes de bases, quelques choix stratégiques, présidant à cette expérience baptisée Edres74[9] pour Éducation-Réseau74, 74 étant le numéro d'ordre du département.
Le CRI de Haute Savoie venait de naître[10].
Rien n'avait été inventé, puisque le CRI empruntait à des pratiques universitaires éprouvées. Il restait tout à inventer, puisque ce CRI la s'adressait à une typologie d'usagers différents des universitaires, différents par le cadre juridique, par l'éclatement géographique, par la culture informatique, etc. Pour atteindre l'efficacité mise en oeuvre au théatre, il restait à construire l'unité de lieu, d'action et de temps, defis importants.
Il s'agissait, au début, d'une expérience. Elle ne pouvait donc qu'être limitée dans le temps, dans l'espace et dans les objectifs. Le comité de pilotage est constitué de l'inspection d'académie (représentant l'Education Nationale à l'échelle du département) et, à parité, du conseil général. Le rectorat de l'académie de Grenoble assiste aux réunions de ce comité en observateur. Le ministère n'avait encore pris aucune position quant à l'Internet. Le fameux discours de Hourtin du premier ministre L. Jospin (1997), qui engageait le gouvernement dans l'ère de l'Internet interviendra trois ans plus tard. L'engagement des États Unis depuis l'élection du président Clinton en 1992 et le discours de Al Gore sur les autoroutes de l'information en juillet 1994 allait entraîner les autres pays. Le G7 allait se prononcer fortement à Bruxelles en février 1995 sur l'importance de s'engager dans la société de l'information, le rapport Bangemann sortait en Juin 1994. Le rapport Thery en octobre de la même année était suivi d'un appel d'offre à projet sur les autoroutes de l'information par le gouvernement français.
La décision initiale adoptée en Haute Savoie était de choisir les candidats à l'expérience (professeurs) les plus motivés (sélection assurée par les soins de l'Education Nationale), à raison d'un enseignant maximum par établissement, et jusqu'à concurrence de 50. Un pré-requis était demandé: posséder une ligne téléphonique et un PC. Le conseil général finançait, pour les professeurs retenus des collèges, un modem et une « pile IP » (installée sur Windows 3.11), les autres (écoles et lycées) devaient investir dans ces outils. Les chefs d'établissement étaient encouragés à laisser les professeurs disposer du PC, notamment en l'emmenant à leur domicile. Une initiation de groupe était donnée (une demi-journée), durant laquelle les outils de connexion étaient installés sur le PC de chacun, et un minimum d'information était faite sur l'art et la manière de se connecter et de commencer à naviguer.
S'agissant des infrastructures réseau, s'appuyer sur le réseau RTC de l'opérateur historique convenait, à l'exception notable des tarifs des consommations téléphoniques. Aucune autre politique d'investissement en matière de réseau (WAN) n'a été établie à cette époque. S'agissant des réseaux locaux aux établissements scolaires, lorsqu'ils existaient (et il y en avait très peu en septembre 1995), les préconisations faites étaient de dissocier le poste connecté à l'Internet et le réseau local d'établissement (RLE), le premier servant à un apprentissage de la navigation, le second permettant de continuer les éventuelles pratiques pédagogiques déjà en usage. Le CRI insistait beaucoup auprès des nouveaux usagers pour partir à la découverte du monde Internet sans souci de rentabilité professionnelle à court terme. Enfin une formation de deux jours était délivrée dans les semaines qui suivaient l'apprentissage de la connexion, formation centrée sur les outils de navigation et quelques idées structurantes autour de l'Internet.
Pendant une année, une cinquantaine de professeurs sont allés à la découverte du réseau Internet pour se rendre compte de ce que d'autres faisaient déjà ailleurs, et ils étaient déjà nombreux sur la toile. Cela n'a pas été la stratégie de tous: certaines collectivités investissaient massivement sur les équipements des RLE sans les interconnecter à l'Internet. Une hot-line a été mise en place au CRI dès le début de l'expérience pour accompagner les usagers en cas de problème. A titre indicatif les bases de consommation horaire de connexion cumulée étaient de l'ordre de 2700 heures annuelles à cette période.
Parallèlement un effort de sensibilisation était mené auprès des collectivités locales (mairies, communauté de communes, syndicats), du conseil général pour ses propres agents, des offices de tourisme, et de quelques autres organismes publics, en essayant chaque fois de faire adhérer la (ou les) structure(s) fédérative(s) concernée(s) comme l'association des maires, l'UDOTSI (Union Départementale des Offices de Tourisme et des Syndicats d'Initiative), l'ATD (Agence Touristique Départementale).
Il est à noter aussi que 1995 fut l'année de la grande découverte de l'Internet dans les milieux professionnels. Cela se voyait très bien au salon Telecom 95 qui se tenait à Genève. Ce salon a été pour le CRI, l'occasion de faire adhérer plus fortement les autorités politiques à cette idée que le phénomène Internet n'était pas une mode de plus, et qu'il était intéressant de se poser des questions d'ordre « aménagement du territoire » en matière de télécom. En l'occurrence le CRI et ses objectifs tels qu'ils étaient proposés au Conseil Général, étaient d'abord un outil d'aménagement culturel. Les dispositifs d'exploitation ont été mis en place en août 1995. En novembre 1995 l'inspection d'académie et le conseil général réunis inauguraient, officiellement l'opération Edres74. Il convient de noter qu'en Avril 1995 déjà, et sous l'impulsion du CRI alors embryonnaire, un site Web promotionnel avait été construit, inauguré et mis en ligne pour l'ATD. C'était le premier site touristique institutionnel français ouvert[11].
Le CRI aujourd'hui: ses missions et quelques chiffres
Il est utile de préciser quelles sont les missions du CRI. Dans sa globalité, la mission du CRI consiste à aider au développement rapide et massif des usages des nouvelles technologies de l'information et de la communication auprès du secteur public haut-savoyard. Le CRI est également en charge depuis quelques années de l'ingéniérie d'un projet de réseau à haut débit.
L'information et la sensibilisation
Depuis 1993, les fondateurs du CRI, puis le CRI lui-même, organisent diverses manifestations (séminaires, universités d'été, débats, expositions, démonstrations de solutions et produits, etc), destinées à sensibiliser l'ensemble des acteurs sociaux-économiques de la Haute Savoie sur l'intérêt et les méthodes qui existent pour un organisme, public ou privé, afin de s'approprier dans les meilleures conditions, les technologies d'information et de communication.
Chaque fois que le CRI est sollicité par un organisme pour intervenir sur ces thèmes dans le cadre d'une manifestation organisée par le demandeur, il s'efforce d'y répondre positivement.
Le CRI produit et met à la disposition de ses utilisateurs un ensemble de documentations susceptibles de les orienter et de les aider dans leur apprentissage du travail en réseau.
Le CRI édite un journal[12](Réseaux74) trimestriel qui est mis en ligne et distribué sous forme papier (aujourd'hui à environ 3000 exemplaires). Des fiches pratiques sont également éditées mensuellement depuis Avril 2003 ( Le CRI Pratique [13]).
Le CRI participe à des manifestations sur différents thèmes, au cours desquelles il vient échanger des informations avec d'autres personnes compétentes et motivées par des sujets similaires.
La formation
Diverses formations sont dispensées par le CRI sur les sujets relevant de l'information et de la communication (se connecter, naviguer, communiquer, architecturer un réseau interne, construire un site web, apprendre à utiliser un langage ou un système d'exploitation, appréhender les problèmes de sécurité, etc). Ces formations visent à doter les organismes d'une certaine taille, de compétences qui leur permettent à leur tour de dispenser les mêmes formations en interne à leur organisation. Le CRI s'efforce donc de former des formateurs. Pour les autres organismes, plus petits, des formations sont toujours assurées directement à destination des utilisateurs finals. L'essentiel des formations (en volume) est centré sur l'apprentissage des outils de communication et sur la construction d'un site web. Mais une évolution du niveau moyen de compétence des usagers va sans doute amener le CRI à introduire d'autres contenus de formation standard. Le CRI dispense selon les années de un à trois milliers de jours homme de formation. Le CRI participe aussi activement à la formation d'universitaires dans le cadre de leur cursus. Il s'agit de stages, principalement DUT ou DESS, ou encore de l'encadrement d'ingénieurs en formation par alternance ( actuellement trois ingénieurs dans une telle situation sont en apprentissage au CRI).
Les services en ligne: un infocentre
Une sensibilisation se limitant à des discours n'aurait qu'un modeste impact. Le CRI sensibilise donc également en impliquant son public dans l'action et en mettant de nombreuses ressources à sa disposition.
Le CRI met à la disposition des utilisateurs toute une série de services centrés sur les outils de communication. Les usagers peuvent ainsi accéder à l'Internet par différents moyens techniques plus ou moins coûteux et confortables (RTC, RNIS, ADSL, LS essentiellement aujourd'hui, d'autres techniques demain).
Les usagers disposent de toutes les ressources nécessaires pour héberger des sites web, des fichiers télé-chargeables, que ce soit pour un groupe privatif ou non, en utilisant des procédures de sécurité limitant les accès en écriture et/ou en lecture à ce groupe.
Les usagers ont la possibilité de disposer d'autant de boîtes aux lettres qu'ils le désirent, qu'elles soient affectées à des personnes physiques ou qu'elles soient de type institutionnel (comme «info@une-adresse»).
Les usagers peuvent se regrouper pour échanger au sein de listes de diffusion autour d'un thème, ou à l'intérieur d'une structure. Tous les types de gestion sont accessibles pour ces listes en terme d'ouverture, de visibilité ou de modération.
Les usagers ont accès aux forums nationaux et internationaux et peuvent en constituer au plan local autant qu'ils le souhaitent.
Ils ont la possibilité d'échanger des fichiers de façon privative, en créant un espace commun privatif et temporaire partagé avec leurs correspondants.
Ils peuvent dialoguer en temps réel sur le réseau départemental.
Afin d'éviter les attentes (qui induisent des factures téléphoniques inutiles) lors du rapatriement d'un document en provenance de l'Internet, ils ont à leur disposition un système de délégation de ce type de requête, qui leur permet d'accéder plus économiquement à ces documents.
Ils disposent, quand ils le souhaitent, de statistiques décrivant le calendrier de leurs connexions au CRI ainsi que de statistiques de fréquentation des sites web qu'ils ont mis en ligne. Ces statistiques sont quotidiennement rafraîchies.
Ils disposent d'une série de services informatifs ou opérationnels, comme la résolution d'un nom de domaine, l'affichage de l'état du réseau et des incidents qu'il subit, des capacités de cryptage, etc.
Des FAQ sont maintenues en ligne à leur disposition, auxquelles ils peuvent se reporter lorsqu'ils ont à subir un incident de communication. Une hot line est ouverte 8 heures par jour tous les jours ouvrés.
Des moteurs de recherche leur permettent d'effectuer des recherches aussi bien sur un site hébergé par le CRI que sur l'ensemble de l'Internet (en utilisant les moteurs standards).
Des documentations sont régulièrement mises en lignes à leur disposition.
Le CRI effectue un travail de sélection sur un certain nombre d'outils logiciels et matériels, et met en ligne des informations sur une partie de ces outils avec des recommandations d'usage.
Les usagers peuvent obtenir des services de nommage et d'adressage auprès du CRI.
Ils disposent de moteurs de base de données qui leur permet de gérer des bases privatives ou publiques. Ils peuvent aussi construire des sites web dynamiques adossés à de telles bases de données structurées.
Le CRI joue un rôle de filtre sécuritaire pour ses usagers afin de les préserver, dans toute la mesure du possible, des usages abusifs pratiqués par certaines personnes sur l'Internet. Il surveille également le réseau pour signaler et prévenir les dysfonctionnements qui pourraient subvenir et qui, causés par une mauvaise utilisation de leurs outils, pourrait générer des coûts indus, ou des nuisances pour les autres usagers.
Le CRI joue un rôle de conseil expert sur les demandes de ses usagers en terme de matériels, de logiciels, d'architecture réseau et d'usages.
La recherche et le développement
L'utilisation du terme intégration convient mieux aux activités de « recherche » du CRI. Cette activité est la clé de l'adaptation, de l'innovation, de la formation des esprits.
Cette activité est fondamentale pour
- se tenir au courant des nouveaux outils (veille technologique)
- avoir une bonne maîtrise interne des outils utilisés (test)
- pouvoir faire preuve d'une grande réactivité (automatisation, packaging)
- maîtriser les coûts de fonctionnement (automatisation, surveillance, formation)
- assurer une grande fiabilité des solutions choisies (contrôle qualité)
C'est grâce à une telle activité que le CRI a pu être créé, à une époque où aucune solution clé en main n'existait pour satisfaire aux demandes émergentes. C'est grâce à sa veille technologique que le CRI a très tôt fait diffuser une culture des pratiques autour du réseau.
Dans toute la mesure du possible, les dispositifs mis en place à l'intérieur du CRI comme chez les usagers, sont construits avec des matériels et des logiciels existants. Les techniciens et ingénieurs du CRI évitent de faire de gros développements mais font le plus souvent de l'intégration en assemblant différents modules (matériels et logiciels) pour répondre à des besoins exprimés par les usagers et pour coller à une organisation mise en place et préalablement concertée avec les usagers. Il arrive néanmoins que le CRI développe entièrement un outil[14]. Cela correspond le plus souvent à une lacune d'outils correspondants aux besoins du moment. Dans tous les cas ( intégration comme développements), le CRI adhère exclusivement aux grands standards ouverts dans un souci de pérennité.
Une façon d'avoir des solutions fiables, pérennes, une façon d'être réactif et de maîtriser les coûts d'investissement, une façon de coller au plus près de la demande des usagers, une façon de pouvoir modifier les dispositifs au fur et à mesure de l'évolution des usages, une façon de bien maîtriser les coûts de fonctionnements, consiste pour le CRI, à s'appuyer, chaque fois que cela est possible, sur l’utilisation de logiciels libres, tout en contribuant à leur amélioration. Une intégration construite à partir de logiciels libres a plus de chances de se faire au bon moment ( lorsque les usagers en ont besoin), et a plus de chances d'être en meilleure adéquation aux besoins exprimés, que si cette même intégration devait reposer sur des logiciels prioritaires. Un chapitre entier leur est consacré plus loin dans ce document.
Cette activité n'a rien d'une recherche académique si ce n'est sa démarche scientifique (en particulier bibliographique). Elle est entièrement tournée vers la création de dispositifs qui sont des réponses à des questions d'usagers, dont il est souhaitable qu'elles soient très travaillées en amont (il est difficile d'amener une bonne réponse à une mauvaise question !). Le CRI est en permanence à l'écoute de ses utilisateurs, au travers des différents comités de pilotage, au travers de réunions de travail, de listes de diffusion, etc. Il tente, en s'appuyant sur des groupes représentatifs d'usagers, de rassembler les demandes qui sont formulées, de les structurer, de les formaliser, de les confronter à d'autres demandes qui peuvent parfois être contradictoires. Le CRI, dans cette tâche, accompagne ainsi les usagers dans une écriture aussi précise que possible des cahiers des charges fonctionnels.
Sur la base de ces cahiers des charges il débute ensuite ses recherches, ses études et ses réalisations pour apporter des réponses concrètes aux besoins formulés. Le CRI s'attache à construire des solutions réalistes, simples, peu onéreuses, et transversales. Une solution est transversale quand elle répond à des besoins qui ne dépendent pas de l'activité métier de l'utilisateur concerné. Je reviendrais dans un autre chapitre (sur les méthodes) sur cet aspect qui me parait important pour expliquer ce qui se fait en Haute Savoie. Avec la naissance d'un organisme comme l'association ADULLACT, association qui se propose de faire se rencontrer dans les meilleures conditions l'offre et la demande en utilisant des logiciels libres au profit des collectivités, le CRI devrait pouvoir à la fois trouver des réponses plus rapides et moins onéreuses à ses préoccupations, et également apporter son concours à l'élaboration des solutions recherchées par ADULLACT.
PingOO :
Parmi les réalisations du CRI, il en est une qui a consisté à « packager » un « serveur de communication » baptisé PingOO[15]. Ce système rassemble à une plus petite échelle, une grande partie des outils de l'infocentre qui existe au CRI. Il est physiquement placé dans un établissement (par exemple un lycée). Une telle architecture présente quelques avantages parmi lesquels, un rapprochement de l'utilisateur des informations qu'il est amené à traiter, rapprochement qui lui donne une plus grande indépendance dans sa pratique des NTIC. Un tel système va également dans le sens d'une diminution des coûts. La plupart des établissements ont un lien (WAN) intermittent adossé aux infrastructures téléphoniques du moment (une ligne RNIS dans la très grande majorité des cas). Le modèle économique de taxation à la durée d'une ligne à commutation de circuit, a conduit le CRI à implémenter des fonctions visant à optimiser l'utilisation faite d'une telle ligne, tant au plan de ses (faibles) capacités en bande passante qu'au plan économique. Par exemple c'est un mariage entre les protocoles UUCP et SMTP qui régit la messagerie.
La description de PingOO serait incomplète si l'on n'ajoutait pas le fait que l'ensemble des dispositifs techniques sont télé-maintenus par les soins du CRI, et si l'on ne mentionnait pas l'existence d'un gestionnaire ergonomique des utilisateurs, qui permet à un administrateur local à l'établissement, d'effectuer l'ensemble des affectations de ressources «communicantes» à chaque utilisateur.
Le concept utilisé par PingOO permet d'aller dans le sens d'une décentralisation importante de certaines ressources de communication, et permet par conséquent, une diffusion des usages plus large. Ce système, en perpétuelle évolution, permet d'accréter, au fur et à mesure des développements qui sont faits au CRI, d'autres fonctionnalités, qui enrichissent les moyens de communication de l'établissement qui en dispose. Le CRI a par exemple rajouté une fonctionnalité de concentration d'appels, fournissant ainsi les bases techniques nécessaires pour un établissement (scolaire par exemple) à développer, autour de ses activités, les liens qu'il entretient avec l'ensemble des acteurs (parents d'élèves, élèves hors des murs de l'établissement, enseignants, tissu associatif local, etc), en rapprochant tous ces acteurs autour d'une information partagée de proximité, sociale, économique, administrative. Le CRI a commencé en septembre 2003 le déploiement opérationnel de la troisième version de PingOO, version qui amène différentes améliorations par rapports aux précédentes. Ainsi, l'installation est plus rapide et la modularité plus grande, ce qui facilite notamment l'introduction de nouvelles fonctionnalités.
Haut débit :
Le CRI travaille également, missionné par le CG de Haute Savoie, pour conduire l'ingénierie d'un projet visant à doter le département d'un réseau à haut débit. Dans ce domaine aussi il conduit une série de réflexions, de tests, et d'actions visant notamment à réduire considérablement les coûts de fonctionnements d'un tel réseau par une bonne intégration des logiciels libres, ce qui permettra alors de fournir des accès à haut débit dans des zones géographiques à faible densité démographique, dans des conditions économiques intéressantes. La Haute Savoie est aujourd'hui impliquée dans une démarche expérimentale qui, selon les orientations qui seront prises par les représentants élus d'une part, et selon l'évolution du contexte réglementaire d'autre part, pourrait conduire à une initiative plus ou moins importante du département pour l'aménagement de son territoire.
Quelques chiffres sur le CRI
Le CRI de Haute-Savoie est un organisme financé par le conseil général à hauteur de 1 M€ en 2003 et emploie 16 personnes.
La mission du CRI est orientée vers une typologie d'usagers spécifiques: ceux qui appartiennent au secteur public et qui sont situés sur le territoire de Haute Savoie. Cette population, incluant les élèves du système éducatif français, représente environ 150 000 personnes physiques, dont 40 000 utilisent les services du CRI.
Les établissements concernés (lycées, collèges, écoles, mairies, communautés de communes, conseil général et ses différents satellites situés sur tout le département, offices du tourisme, hôpitaux, maisons de retraite, MJC, administrations d'état, etc) sont environ 1300. Près de 1000 d'entre eux sont connectés au CRI dont 744 établissements scolaires (98 % de l'ensemble des établissements scolaires). Le parc d'ordinateurs concerné représente 2 ou 3 dizaines de milliers de postes de travail, en augmentation constante, depuis l'engouement pour l'informatique communicante suscité par le phénomène Internet.
En 1996, le nombre total cumulé d’heures de connexion sur l’ensemble de l’année était de 10 000 heures environ. En 2003, le total des heures cumulées représente environ 400 000 heures de connexion. Il convient de noter que, depuis environ fin 2002, ce type de comptage est entaché d'une erreur. En effet de plus en plus d'usagers optent pour une connectivité ADSL. Or les contraintes technologiques d'une part et les conditions économiques d'autre part, ne permettent pas au CRI d'assurer, comme c'est le cas pour le RNIS ou le RTC, la concentration des accès avec l'ADSL. Ces usagers viennent donc utiliser des services du CRI, en se connectant selon un schéma qui les fait arriver sur le site du CRI par l'Internet. Le comptage des heures de connexion pour ces usagers, non seulement n'est plus possible car la connexion est assurée par un tiers ( le plus souvent par l'opérateur historique), mais a beaucoup moins de sens, car l'accès à cette technologie s'inscrit dans le cadre d'une commercialisation offrant un tarif forfaitaire indépendant de la durée de connexion. Une mesure fondée sur le volume de trafic donne un éclairage complémentaire sur l'activité des usagers du CRI, entrainant une autre difficulté de métrologie: la différenciation entre les usagers du CRI dûment répertoriés d'une part, et les simples consommateurs de l'information produite par ces usagers d'autre part, qui ne sont pas des usagers de l'ensemble des services du CRI.
Le CRI dispose actuellement d'une ligne vers l'Internet de 4 Mb/s interconnectée au réseau de l'IN2P3. Cette ligne est très largement saturée depuis plusieurs mois, et elle va migrer vers un lien permettant d'absorber le Gb/s dès le premier trimestre 2004. Les usagers se connectent directement au CRI par 150 canaux numériques (à 64 kb/s) entrants capables d'absorber indifféremment des signaux analogiques ou numériques, et de 4 LS entrantes actives (de 128 à 256 kb/s). D'autres usagers du CRI arrivent de l'Internet lorsqu'ils ont opté pour une connectivité utilisant l'ADSL. Le coeur de réseau est constitué d'un cluster (évoluant en permanence vers une plus haute disponibilité), constitué de quelques dizaines de bi-processeurs (de type Intel) banalisés (montés avec une distribution GNU/Linux Debian), et d'environ un téra octet de capacité utile de disque. Le cluster dispose d'un double accès réseau (données et maintenance) protégé par un système de filtrage ( firewall). Les canaux entrant pénètrent sur le réseau via 3 terminaux d'accès. Une sauvegarde des données et une sécurisation électrique consolident l'ensemble, aujourd'hui avec des dispositifs logiciels propriétaires.
Le CRI gère les points d'entrée de 334 réseaux dont 298 réseaux d'établissements distants. 180 d'entre eux disposent d'un serveur de communication (PingOO), techniquement géré par le CRI. Le CRI héberge 469 sites web dont 277 pour le seul secteur de l'éducation. Les services augmentent faiblement en nombre mais leur qualité est sans cesse améliorée (fréquence, réactivité, délais d'achèvement, disponibilité, ergonomie, communication).
Le trafic total sur la ligne Internet en 2003 est d'environ 6.2 To, dont 53% est du trafic sortant (trafic correspondant à des documents produits par la Haute Savoie et retirés depuis l'extérieur de la plaque départementale). Le flux sortant moyen atteint 2 Mb/s sur le dernier trimestre 2003 avec des crêtes sur les heures ouvrées de 3 Mb/s.
Le rapport du trafic sortant sur le trafic total ne cesse de croître depuis 6 ans, ce qui est la signature d'une production, à l'échelle du département, qui intéresse de plus en plus les internautes extérieurs à la Haute Savoie. Un autre phénomène vient renforcer cette tendance: la migration du mode d'accès des réseaux locaux vers l'ADSL.
Enfin le coût annuel par utilisateur a sans cesse diminué. Il est passé de 213 euros en 1998 à moins de 30 euros en 2003.
Un rapport paru dans EPI[16] (Association Enseignement Public et Informatique), décrit l'état en 1997 de l'introduction des NTIC dans l'EN en Haute-Savoie. Une fiche d'expérience a été publiée sur le même sujet par l'OTV[17](Observatoire des Télécommunications dans la Ville) et quelques prix[18] sont venus récompenser des établissements scolaires pour leurs réalisations utilisant les NTIC.
La courbe ci-dessous (trafic Internet de la plaque départementale) montre une nette rupture de pente en septembre 2000, signature probable d'un décollage des usages, à la suite de gros efforts de sensibilisation ayant portés sur plus de 5 ans.
Trafic Internet Septembre 2000 - Décembre 2001

Trafic Internet Mars 2002 – Juin 2003

La courbe ci-dessus montre bien la croissance du flux sortant (vert).
Trafic Internet Août 2002 – Décembre 2003

Une comparaison des deux dernières courbes ci-dessus, montre d'une part, le doublement du trafic moyen, et d'autre part la forte croissance du flux sortant (vert).
Quelques considérations sur la méthode et les difficultés rencontrées
Les activités du CRI de Haute Savoie ne sont pas fondamentalement novatrices: le plus souvent presque tous les ingrédients existent lorsque le CRI les adopte pour son fonctionnement. Si le concept même de CRI existait déjà depuis plusieurs décades, les universitaires le savent bien, eux qui disposent d'un tel outil dans pratiquement chaque université, son implantation à l'échelle d'un département administratif français a néanmoins nécessité des adaptations importantes pour surmonter les nouvelles difficultés dont deux sont essentielles.
Difficulté organisationnelle et juridique
Il n'existe pas de relations hiérarchiques entre un président de conseil général et un préfet, pas plus qu'il n'en existe avec un maire ou un directeur d'établissement scolaire. En terme d'organisation, il est donc nécessaire de conventionner ou de contractualiser les relations.
La Haute-Savoie a oeuvré dans ce sens avec l'EN[19]. S'agissant des autres collectivités du département, il existe une convention avec chacune des institutions qui souhaite utiliser les services du CRI.
La collaboration et le partenariat, avec une représentation équilibrée entre grands utilisateurs institutionnels et financeurs, paraissent être une voie préférable à une relation de dépendance ou à une logique de prestataire-client. La pratique de ces partenariats nécessite quelques efforts pour surmonter les difficultés culturelles qui privilégient trop souvent une tendance naturelle à l'isolement dans son secteur d'activité. C'est pour cette raison que des comités de pilotage paritaires ont été mis en place.
Difficulté économique
Elle est induite par les distances en jeu: la longueur caractéristique sur un campus d'université est le kilomètre. A cette échelle, un réseau de type LAN pourvoit aux besoins des composantes de l'université. Sur un département, la distance caractéristique est plutôt de l'ordre de 100 kilomètres. La problématique est de l'ordre de celle des WAN. Le rapport des coûts induits par ces techniques est important. S'y ajoute la couverture capillaire, plus importante dans le cas d'un département, ce qui accroît encore les coûts. Enfin, les coûts relatifs de la production du bit, de son stockage et de son transport, montrent la difficulté économique à le transporter, encore aujourd'hui, et malgré l'apparition, encore timide, d'une concurrence économique dans ce domaine.
A quelle échelle mettre en place quelles ressources ?
Une ressource peut être un dispositif matériel ou une personne. La question posée est sans doute l'une des questions majeures à laquelle il convient de répondre. Trop petite, elle fournit des « solutions » au rabais ou coûte trop cher, trop grande, elle s'éloigne du terrain et devient plus théorique que opérationnelle. Le département administratif, à défaut d'une échelle plus petite mais économiquement moins viable, est sans doute un bon compromis. Le choix de s'adosser à une collectivité pour une telle activité, est déjà conforté politiquement, avec le pouvoir plus important que confère aux collectivités les lois de décentralisation; il devrait l'être encore plus à l'avenir, à en juger par les orientations politiques visant à encore renforcer le processus de décentralisation.
Il ne viendrait, par exemple, à l'idée de personne de mettre un aéroport dans chaque département français, pour des raisons économiques évidentes. Ce type de contrainte est identique pour les ressources NTIC. Par ailleurs l'économie n'est pas le seul critère conduisant les pouvoirs publics à implanter une ressource donnée pour un territoire ciblé. La notion d'aménagement du territoire est un des autres critères important. La cohabitation entre les réalités économiques et les objectifs d'aménagement du territoire est souvent difficile. Par exemple dans le secteur de la santé, la France vit à l'heure des contraintes économiques en matière d'infrastructures hospitalières, et en même temps, sous la pression de certaines nécessités de proximité pour ces structures. Cela donne lieu à des arbitrages, avec des tentatives de répartition des richesses, des rééquilibrages sociaux et économiques, la recherche de l’accès « égalitaire ». Ce qui est vrai pour la santé l'est aussi pour la sécurité ou l'éducation. Il y a donc un compromis constant à trouver dès lors que se pose la question d'installer une ressource, entre, d'une part les contraintes économiques qui poussent à faire partager la ressource au plus grand nombre, et d'autre part, la nécessité fonctionnelle ou démocratique qui pousse à placer cette ressource au plus près de ses usagers. Les ressources NTIC n'échappent pas à la recherche de ce type de compromis.
Mais le mot échelle ne peut et ne doit pas être compris uniquement dans sa dimension géographique. Il existe des « pré-découpages », d'ordre politique par exemple, dont il est important de tenir compte, à la fois pour le financement de la ressource, pour le choix du lieu d'implantation de la ressource, mais aussi afin de correctement associer le(s) partenaire(s) qui finance(nt) la création et la gestion de la ressource considérée.
La dimension aménagement du territoire, en matière de télécommunication apparaît comme une nécessité de plus en plus criante, notamment après le dégonflement de la « bulle » spéculative boursière. En d'autres termes, les acteurs publics que sont l'Etat et les collectivités prennent conscience tous les jours un peu plus (voir article 19 du projet de loi DDSEC[20] du 29 Juin 2001), du rôle qu'ils doivent impérativement jouer, pour équiper les territoires dont ils ont la charge (consulter le rapport[21] A. Marcon du CES , ou encore le rapport[22] de J.C. Bourdier sur ce thème). Avec le projet de loi L1425-1[23] du code des collectivités, le parlement s'est saisi, dans le cadre du projet de loi plus large sur la confiance numérique, de différentes questions, qui traduisent la nécessité d'un rôle plus important des collectivités dans ce domaine.
Les mots-clé du CRI de Haute-Savoie
Économie d'échelle :
Il est naturel qu'un problème d'aménagement du territoire soit de la compétence des pouvoirs publics. Les infrastructures de transport, d'une façon générale, ressortent bien de leur compétence (routes, aéroports, RTE pour l'électricité, RFF pour le rail, etc), à l'exception notable dans les faits, aujourd'hui encore, des télécommunications. La France a besoin de réseaux télécom et elle n'a pas les moyens de s'offrir des réseaux verticaux (par secteur d'activité). On est en droit de se poser le même type de question pour un outil comme les CRI. L'organe collecteur de l'impôt à l'échelle départementale en Haute Savoie, le conseil général, a répondu positivement à cette question. Le CRI de Haute Savoie est devenu une institution dont nul n'imagine pouvoir se passer aujourd'hui dans le secteur public. Certaines structures verticales (comme des académies par exemple) se sont engagées aussi dans cette voie. En se focalisant sur leur spécialité centrée sur les « couches métiers », et en collaborant avec une structure de type CRI adossée aux collectivités et assurant un service sur les couches transversales, le modèle économique devrait être plus rationnel. Rappelons que nous définissons la transversalité, s'agissant d'une activité ou d'un service, comme ce qui est indépendant du métier de l'usager. Sur ces couches, l'économie d'échelle par rapport à la typologie des usagers est plus évidente quand un CRI est adossé à une collectivité, et que la proximité géographique rend l'économie plus réaliste. Imagine-t-on les fondements économiques de routes ou de gares réservées à l'usage exclusif de l'éducation ? Ce souci du CRI de s'intéresser à des couches transversales le conduit à préparer des « solutions » de type Plus Grand Commun Dénominateur (PGCD) amenant des économies d'échelle, à s'intéresser plus à du « prêt à porter » , qu'à produire du « sur-mesure » qui reste le domaine d'activité de prédilection des SSII (vers lesquelles sont renvoyés les usagers ayant des demandes «trop» spécifiques). A chaque question posée, il est avantageux (dans ce souci d'économie d'échelle) de s'en poser une autre: comment apporter une solution, afin que la réponse soit identique à celle qui aurait été posée par un utilisateur venant d'un autre horizon professionnel. L'élargissement de la question ainsi posée, permet de mettre en place des solutions pour le plus grand nombre. Il peut arriver que la réponse à cette question de l'élargissement soit introuvable. C'est précisément sur ce type de critère qu'il convient peut-être de s'appuyer pour définir la frontière entre ce qui est du ressort des ressources communes, à la charge de la collectivité, et ce qui est du ressort de l'utilisateur institutionnel, et plus proche de son métier. Cette préoccupation constante de rester dans le fonctionnel transversal et de pratiquer le plus possible des économies d'échelle, tout cela pour aboutir à une réduction importante des coûts d'exploitation, trouve un allié de taille dans l'adoption des logiciels libres.
Décentralisation :
Une autre méthode essentielle au bon fonctionnement du CRI est la décentralisation. La construction même de l'Internet n'est-elle pas répartie? A l'échelle de la Haute Savoie, et pour ses usagers potentiels du secteur public, il faudrait créer, et surtout gérer, quelques 150 000 boites aux lettres par exemple. C'est un chiffre considérable, entraînant des coûts de fonctionnement importants, et une centralisation de cette ressource, bien qu'on soit seulement à l'échelle d'un département, entraînerait certainement des dysfonctionnements. Cette ressource gagne donc à être au maximum décentralisée. La réactivité, la fiabilité, l'adaptation aux besoins n'en est que meilleure dans une architecture décentralisée, les coûts de gestion en sont plus faibles. C'est un des rôles joués par le serveur de communication PingOO. De plus une partie des coûts est externalisée par rapport au CRI, ce qui ne peut que consolider le partenariat conseil général-utilisateur institutionnel. Pour assurer de façon réactive et appropriée les échanges d'informations générés par une masse importante d'usagers, le CRI s'appuie sur des structures relais bien organisées (inspection d'académie, association des maires, union des offices de tourisme), renforçant ainsi un peu plus la décentralisation. De surcroît cette volonté de décentralisation, par l'indépendance d'action qu'elle procure aux usagers, renforce généralement leur adhésion à l'usage des réseaux.
La délégation des tâches à des dispositifs matériels hiérarchisés et/ou à des personnes, est un complément naturel à la décentralisation. Ainsi le CRI de Haute Savoie forme des formateurs plutôt que les utilisateurs finaux. Ces formateurs sont autant de « centres » de diffusion du savoir et du savoir-faire, qui décuple la capacité de formation à l'échelle du département. L'organisation est identique s'agissant de la hot-line. PingOO a été architecturé pour permettre une délégation (elle-même étant déléguable) sur la quasi-totalité des fonctions dont il dispose.
De surcroît, et chaque fois que cela est possible, le CRI construit des solutions packagées (comme PingOO), distribuées aux usagers par des automatismes, réduisant ainsi les interventions humaines en intégrant des processus enchaînés (dits de workflow} et en adossant les «paquets» distribués à des bases de données. Par l'adoption d'automatismes le CRI réduit ainsi les coûts d'exploitation en réduisant les coûts de personnel.
Synergie:
La synergie entre les partenaires conduisant une opération comme Edres74 par exemple, est un autre gage de réussite. Les enseignants se concentrent sur les couches métiers, sur la pédagogie pour laquelle ils ont une compétence reconnue, sur les logiciels applicatifs à vocation pédagogique, et, dans le cadre d'un comité de pilotage ad'hoc, sur les cahiers des charges fonctionnels relatifs aux architectures et applicatifs transversaux. La collectivité prend en charge le choix, l'installation et la maintenance des dispositifs transversaux, en adéquation avec les cahiers des charges fonctionnels.
Cette synergie doit s'appuyer sur les compétences de chacun en recherchant le consensus et en s'appuyant sur l'existant chaque fois que cela est possible. Il n'aurait pas été raisonnable par exemple de mettre en place un point d'accès à l'Internet sans tenir compte des cartes tarifaires de l'opérateur historique, pas plus que de se mêler de pédagogie pour une collectivité. De plus la collectivité assure ainsi une cohérence des dispositifs mis en place, ce qui est par excellence une action d'aménagement du territoire. Cohérence, économie d'échelle et synergie entre le secteur éducatif (usager important par sa taille) et la collectivité sont maintenant des ingrédients mieux acceptés par les acteurs, et même parfois fortement souhaités (voir l'article de G. Puimatto, Conseiller TICE auprès du recteur de l'académie d'Aix-Marseille dans le journal Ac-tice[24] de juin 2001, page 40). La synergie dans le domaine des NTIC doit s'établir entre les utilisateurs institutionnels et les collectivités, mais aussi entre les collectivités elles-même (régions, communes, départements). Il serait incompréhensible qu'un réseau départemental ignore ses voisins de la région et d'autres qui prendraient des initiatives dans ce domaine. Les réseaux à différentes échelles géographiques sont interdépendants, et, une concertation forte entre les différentes collectivités agissant sur leur zone de compétence respective, est garante de cohérence et d'économie dans les actions entreprises. La concertation avec les acteurs économiques ( opérateurs de réseaux par exemple) doit être également recherchée en permanence.
Anticipation :
L'un des prix à payer dans la mise en place de dispositifs organisationnels, matériels, humains de cette nature, réside en grande partie dans une éducation renforcée sur le sujet. A cet égard, information, formation et documentation sont des mesures d'accompagnement indispensables à la réussite de ce type d'opération. Dans le cadre d'une vision stratégique saine, et dans un souci d'économie, tout doit être mis en place pour favoriser l'indépendance et la responsabilisation concomitante des usagers. Ces actions doivent être consensuelles (comité de pilotage) et anticipatrices. Elles doivent plutôt prévenir que guérir. En partant du principe que le volume des efforts à faire , pour les usagers des NTIC, est fixé à un certain niveau (le plus souvent déterminé par le budget), il existe deux moyens essentiels de déployer ces efforts: la formation, apprentissage structurant anticipateur et collectif, donc économique, et la hot-line, apprentissage « kleenex », curatif et individuel, donc coûteux. Tous les efforts mis dans la formation sont autant d'efforts évités dans la hot-line.
Il est un a priori très répandu, consistant à ne percevoir de l'informatique et des réseaux, qu'un système source de dysfonctionnements, source de pannes, au point de faire dire à certains que «l'informatique est une panne et les informaticiens des dépanneurs». J'ai souvent entendu, et sans doute le lecteur également, qu'un CRI servait à dépanner les utilisateurs. L'action importante de formation est essentielle à casser cette fausse image de l'informatique et ce mauvais et couteux rôle que certains voudraient voir jouer par le CRI. D'autres, ont formalisé ce poids économique important du dépannage, en essayant d'en mesurer la valeur au travers d'un concept dont l'acronyme anglais est TCO ( pour Total Cost Ownership). Or il est vrai que dans le paysage informatique actuel, le TCO est extrêmement élevé, et trop souvent négligé par les architectes d'un système d'information. Il est vrai également que pour certaines sociétés, mettre trop fortement l'accent sur les coûts de fonctionnement est un comportement de nature à décourager un client potentiel. Dans ce domaine aussi, le CRI travaille à l'intégration maximale de logiciels libres, dans le but d'une réduction de ce TCO.
De surcroît, l'éducation est un outil venant renforcer la responsabilité des usagers, l'esprit citoyen, la démocratie. Personne ne devrait s'en plaindre dans un pays comme la France même si l'approche que fait un utilisateur lambda d'un système d'information est souvent partagée entre sa volonté d'indépendance (et l'indépendance a toujours un coût) qui induit une plus forte implication de sa part, et son désir d'avoir une «solution» clé en main, qui généralement, le rend plus dépendant du fournisseur de la solution. Le CRI s'efforce d'éduquer ses usagers à la pratique du « self service » (indépendance d'action, externalisation des coûts pour le CRI, renforcement du partenariat entre l'usager et le CRI) et de les guider dans un déploiement progressif ( ne pas tout vouloir faire en même temps) qui accompagne leur appréhension progressive des NTIC. Ainsi la stratégie de la Haute Savoie en matière d'infrastructures (réseau) consistait d'abord à s'appuyer sur l'existant, en se préoccupant d'abord de faire évoluer les usages vers la satisfaction des besoins. Le CRI a soigneusement évité d'encourager des investissements en infrastructures sur un terrain culturellement non préparé. Après quelques années d'efforts consacrés aux usages, la situation a maintenant changé, et la pratique des réseaux a suscité chez beaucoup, une importante appétance pour des accès à plus haut débit, sur lesquels le CRI se penche aujourd'hui.
Dans ses méthodes de travail le CRI emprunte beaucoup à la renormalisation (au sens mathématique), qui consiste à retrouver, à différentes échelles, les mêmes environnements, les mêmes outils (matériels et logiciels) et les mêmes schémas organisationnels. Une telle précaution évite le piège du «faites comme je dis, ne faites pas comme je fais», et profite pleinement des externalités de réseau.
Utilisation des logiciels libres:
Une large utilisation des logiciels libres dans les outils mis en exploitation par le CRI, favorise le travail en réseau. Mais les logiciels libres ont bien d'autres atouts, qui, bien expliqués, devraient pouvoir séduire les responsables des collectivités locales pour répondre à une partie de leurs besoins. Plutôt que de payer des droits d'utilisation (les licences) de logiciels à des multinationales, pourquoi ne pas favoriser les PME du tissu économique local, pour développer, adapter, installer, configurer, et maintenir des logiciels libres au plus près des besoins de leurs clients, en affectant à ces tâches les budgets des licences de logiciels propriétaires? Au plan économique, logiciels libres et brevetabilité sont étroitement mêlés. D'âpres débats[25] existent depuis plusieurs années à plusieurs niveaux (international, européen, français) sur la question de la brevetabilité des logiciels et des conséquences d'une telle décision. Certains acteurs du gouvernement français ont pris position en faveur des logiciels libres mettant en avant des arguments sociaux, éducatifs, culturels et économiques. Des initiatives d'élus ont été prises pour l'adoption des logiciels libres dans les administrations françaises (proposition Tregouët[26], proposition Le Deaut[27]). Le CRI, en utilisant et en préconisant des logiciels libres, contribue à la fiabilité des solutions choisies, à améliorer la réactivité aux incidents, à la pérennité des solutions par la maîtrise internalisée des techniques, et donc des coûts. Les logiciels libres figurent par ailleurs parmi les meilleurs candidats pour construire des solutions évolutives, permettant de suivre au plus près et au moindre coût l'évolution des usages, et donc susceptibles de satisfaire son utilisateur dans la durée. N'oublions pas que le formidable changement induit par l'Internet, est dû d'abord et avant tout aux logiciels libres qui ont permis la construction logique et la cohérence de l'Internet. Les rôles sont maintenant renversés, et c'est l'Internet qui permet de développer les logiciels libres.
Quelques obstacles au développement des NTIC
Centralisation :
La culture française ne prédispose pas naturellement à la délégation pas plus qu'au travail en réseau. La tradition jacobine est résistante. Elle constitue un des obstacles majeurs à la diffusion des NTIC. Un réseau peut se concevoir de diverses façons parmi lesquelles je ne retiendrais que deux architectures comme étant deux modèles que beaucoup de choses opposent : l'étoile et la toile d'araignée. L'une possède un noeud central, passage obligé de toute communication entre deux branches, dans l'autre tous les noeuds ont le même poids, et l'on peut accéder aux uns et aux autres par différents chemins. L'une concentre les ressources, l'autre les distribue. Le pouvoir est concentré dans l'une, pas dans l'autre. La première a certainement un avantage pour garantir la cohérence, mais pas la réactivité et l'imagination. La seconde se déploie souvent dans l'anarchie ... mais pas toujours, et l'Internet n'est-il pas une preuve de l'efficacité d'un réseau de type toile. Dans un article[28] intitulé « La cathédrale et le bazar », et à propos de travail collaboratif sur les logiciels libres, Éric S. Raymond explique comment le chaos apparent de l'organisation qui préside à la construction des logiciels libres est plus efficace que la méthode en vigueur dans la majeure partie des sociétés éditrices de logiciels traditionnelles. Il est remarquable de constater que des organisations non gouvernementales ont réussi à adopter planétairement un protocole (IP) qui a donné naissance à ce gigantesque réseau des réseaux qu'est l'Internet. L'internet est l'enfant d'une organisation de type bazar et pas de type cathédrale. Le modèle cathédrale n'a pas toujours donné les résultats attendus. Par exemple, si l’on prend un train qui passe de France en Espagne, on subit un arrêt plus long que les autres à la frontière franco-espagnole; la raison: réajuster l'écartement des roues du train pour passer des rails français aux rails espagnols. Cet exemple montre que ces deux états n'ont pas réussi à se mettre d'accord sur la normalisation de l'écartement des rails. Les exemples de cette nature sont nombreux. Il est donc remarquable de constater, qu'au niveau planétaire, les différents acteurs ont réussi à se mettre d'accord sur l'art et la manière d'échanger des données. Il y a sans doute une forme de darwinisme dans le modèle du bazar, qui est le garant d'une certaine robustesse de la solution qui émerge de ce bazar.
Absence de culture réseau:
Une culture en réseau favorise le partage qui est un gigantesque levier de progrès, et chacun sait que le progrès ne vaut que s'il est partagé. En France peu de dispositions sont prises dans le système éducatif pour favoriser le travail en groupe, le partage. Même dans les milieux scientifiques traditionnellement ouverts à la coopération, ce réflexe du partage n'est pas un comportement aussi naturel en France que dans les pays anglo-saxons par exemple. Cette culture est évidemment peu propice à la mise en réseaux des personnes, des idées, du travail, et constitue un frein au développement des NTIC en particulier, du progrès plus généralement.
Obstacles économiques:
Parmi les obstacles au développement des NTIC, il en est un autre, d'ordre économique qui comporte deux volets : la fiscalité et la concurrence. Je veux parler du régime fiscal qui accompagne les matériels et logiciels constitutifs des outils utiles aux NTIC. Le taux d'équipement est encore trop faible pour une raison simple : s'équiper revient cher, en moyenne 1000 euros pour un équipement basique. Dans ce contexte, agir sur la baisse de la fiscalité indirecte qui pèse sur les produits informatiques et télécom peut constituer un moyen efficace de rendre l'accès aux nouvelles technologies plus abordable. Un taux de TVA à 5,5% serait fortement symbolique d'une volonté de développement des NTIC: il s'applique, entre autres, aux produits culturels. Or avec la révolution Internet et l'accès à l'information, il serait légitime de considérer l'ordinateur et ses constituants ( matériels et logiciels) comme un produit culturel. L'expérience prouve par ailleurs que les incitations fiscales contribuent à favoriser l'équipement : c'est le cas de la Suède qui, grâce à la défiscalisation de l'achat de matériel informatique, a permis à plus d'un ménage sur deux d'être équipé aujourd'hui. Jean-Dominique Giuliani, président de la fondation Robert Schuman plaide[29] pour un taux fiscal réduit sur les équipements informatiques et les logiciels auxquels il conviendrait d'ajouter les produits et services de télécommunication.
Défaut de concurrence:
Par ailleurs favoriser la concurrence, et ne pas laisser l'économie de marché gouverner seule, générant ainsi trop souvent des monopoles au détriment des consommateurs, est un levier important, qui doit rester aux mains des pouvoirs publics pour favoriser le développement des NTIC. Dans un plaidoyer argumenté, le sénateur René Tregouët (rapport[30] de 97-98 « Des pyramides du pouvoir aux réseaux de savoir ») suggère des mesures d'incitation fiscale aux entreprises innovantes en matière de NTIC. Une autre façon de surmonter les obstacles économiques consiste à créer des centrales d'achats qui négocieraient des accords avec des constructeurs. Mais ce genre d'initiatives rencontre encore beaucoup d'obstacles (balkanisation des sources de financement). Rien de tel n'a encore été fait à grande échelle en Haute Savoie, même s’il y a eu quelques tentatives dans ce sens. En matière de télécommunication tout particulièrement, la concurrence, qui fait cruellement défaut avec la présence d'un acteur dominant sur le marché national, inhibe considérablement et depuis longtemps déjà le développement des usages, même si l'ART tente de prendre, dans le rôle qui est le sien, des dispositions régulatrices.
Transfert de compétence insuffisant:
Le CRI de Haute Savoie s'est largement appuyé sur des compétences naturellement issues du milieu universitaire (un universitaire en détachement, des participations aux congrès universitaires, l'accueil de stagiaires universitaires de tous niveaux). D'autres collectivités ont déjà utilisé ce transfert de compétence, compétence structurellement et historiquement nichée dans le tissu universitaire. Il entre dans les missions de l'université comme dans celles de la recherche publique de jouer ce rôle de transfert de compétence. Deux récents rapports, l'un commandé par le premier ministre (rapport[31] de T. Carcenac en Avril 2001 « Pour une administration électronique citoyenne»), l'autre par le secrétaire d'état à l'industrie ( rapport[32] de J.C. Bourdier en Septembre 2000 « Réseaux à hauts débits : nouveaux contenus, nouveaux usages, nouveaux services »), proposent chacun des mesures de transfert de compétence des milieux universitaires vers le monde des collectivités. On peut notamment citer ces passages de leurs rapports respectifs « Au-delà du recrutement et de la formation des personnels administratifs, les enjeux de l'administration électronique imposent une réflexion continue sur les usages des outils mis en oeuvre, qui doit bénéficier de l'apport du monde de la recherche. Ouvrir aux administrations la possibilité de recruter ou de mandater de jeunes chercheurs en cours de thèse pour analyser les usages des outils de la société de l'information dans les administrations ou par les usagers permettrait de nourrir efficacement les étapes à venir de la mise en place des services publics en ligne » (T. Carcenac), et, « Proposition no 17 : Mettre à disposition pour une durée limitée, les personnels spécialistes de la communauté RÉNATER dans les collectivités locales (syndicats d'agglomérations, communautés de communes, Conseils régionaux et généraux) pour assister à la maîtrise d'ouvrage des grands investissements en matière de réseaux à hauts débits. » (J.C. Bourdier).
L'ensemble du tissu social et économique peut gagner à épouser ces points de vues, et nul doute que d'importantes opportunités restent à saisir par les collectivités comme par les universitaires, pour aller dans le sens du développement de la société de l'information. Il est naturel qu’une collectivité plaide pour fixer sur son territoire la matière grise universitaire. Il est naturel que les universitaires plaident l’obtention de moyens de travail auprès des collectivités. Il existe, au travers des NTIC, un terrain d’échange naturel entre ces deux institutions, terrain encore trop peu occupé à ce jour.
Les Logiciels libres
Les débuts
J'avais déjà personnellement rencontré les logiciels libres, comme Monsieur Jourdain faisait de la prose, c'est à dire sans avoir pleinement pri